historique des maisons d'oraison

Les maisons d'oraison de Saintonge

Un patrimoine rural unique en France

 

La révocation de l'Edit de Nant

L'édit royal de décembre 1685 signe la destruction de tous les temples existant encore dans le royaume de France. 70 ans plus tard, apparaissent des Maisons d'oraison qui sont en fait, des temples… de fortune que les curés dénoncent. Partout en France, elles sont très vite détruites, sauf en Saintonge où une trentaine d'entre elles a pu être recensée. En réalité le détail est plus complexe comme l'explique le professeur Didier Poton dans le chapitre IV de : Histoire des protestants charentais.

Il n'en reste pas moins qu'au temps de l'intolérance du 18ème siècle ces maisons d'oraison ont existé et leur promoteur est parfaitement connu. Par contre, pourquoi sont-elles tolérées en Saintonge et en Saintonge seulement ?

Les documents existants ne permettent pas de répondre à la question, car ils parlent seulement des MO détruites. Pour cela, il convient d'aller sur le terrain et d'interroger les érudits locaux qui connaissent bien les lieux d'implantation de ce patrimoine disparu, mais ils ne possèdent pas la réponse à la question.

Pour que lumière se fasse, il est nécessaire de lire les ouvrages relatifs à l'histoire du protestantisme saintongeais et quelques biographies.

Rappelons que le temps de la clandestinité est la suite logique de la révocation de l'édit de Nantes, dont la mise en œuvre se heurte à l'opiniâtreté du peuple huguenot, provoquant une sorte de désordre pour l'administration royale.

Néanmoins leur situation est peu brillante. Les plus jeunes et dynamiques se sont exilés, malgré les difficultés. Fénelon a fait savoir au roi que la Saintonge est "une porte ouverte sur l'océan que personne ne peut fermer". Les abjurations sont peu sincères. Enfin les huguenots opiniâtres sont sans bergers et manquent de bibles. Bref, le peuple protestant est vivace, survit et démontre que sa foi ne dépend ni d'un temple, ni d' un pasteur, mais il est désorganisé…

Dans "Histoire des protestants charentais" Didier Poton entame avec humour, le chapitre sur les protestants du 18ème siècle : "Le 1er septembre 1715, louis XIV meurt à Versailles. Le grand roi ne sait sans doute pas que pendant son agonie une dizaine d'hommes se sont réunis dans un hameau des Cévennes à l'initiative d'un jeune prédicant, Antoine Court… pour restaurer les Eglises réformées françaises. Quel défi !" Fin de citation.

Pour y parvenir, l'un des piliers qu'Antoine Court met en place est la formation des pasteurs qui est réalisée en trois ans, dans le séminaire installé à Lausanne, dans le canton de Vaud. Il en sort les "pasteurs du désert", selon l'expression consacrée dont certains exerceront en Saintonge et en particulier le Cévenol, Jean-Louis Gibert qui demande au synode d'être affecté en Saintonge pour y réorganiser les églises. Cela lui est accordé. Il arrive fin 1750 et s'attèle à la restauration des églises. Il fait partie de cette nouvelle génération de pasteurs qui a appris à gérer la clandestinité. Gibert git avec une grande prudence audacieuse et un dynamisme extraordinaire. Ceux que cela intéresse trouveront le détail de sa vie et de celle de son jeune frère dans le livre de Daniel Benoit réédité par le Croit vif.

http://www.croitvif.com/catalogue/collection-temoignages/154-les-freres-gibert.html

En l'espace de 4 ou 5 ans, ce pasteur réussit si bien que les curés alertent l'administration royale qui ne parvient pas à l'arrêter. Mais elle le juge… en dernier ressort par contumace le condamne à mort. Elle doit alors se contenter de le pendre en effigie à La Rochelle.

Gibert est avant tout, un homme de foi qui supporte mal de voir les fidèles travailler le dimanche au lieu de sanctifier le Seigneur, faute de pouvoir se réunir pour le culte dominical. Aussi, après mûres réflexions, à l'automne 1755, ce pasteur recherché et condamné, ose créer les premières maisons d'oraison où il est possible de célébrer le culte chaque dimanche. Il va même écrire une lettre au Gouverneur de la Saintonge, le Maréchal de Sénectère, lui expliquant qu'il est plus facile de surveiller de petites assemblées régulières que de très grandes assemblées occasionnelles clandestines.

Ces MO sont de vastes granges, pouvant contenir un millier de personnes, qui sont achetées au nom de Gibert pour ne compromettre personne. Risque réel qui est le lot de la propriétaire de celle d'Avallon, Mme Pasdejeu qui doit s'enfuir pour ne pas être arrêtée. Mas sa maison n'est pas démolie par le grand Prévôt, M. de Théphaville qui la visite et en interdit l'utilisation. La valeur immobilière de MO est volontairement faible, pour que la perte soit limitée en cas de destruction. Gibert n'appelle pas ces maisons temples" mot et réalité proscrits, mais personne n'est dupe ce sont des temples …de fortune.

En décembre 1755, 11 MO sont enregistrées dans les minutes du synode et les frais répartis en fonction des lieux.

Gibert qui passe la fin de l'année en Périgord, constate à son retour qu'elles n'ont pas été détruites, ce qui l'encourage à persévérer. Il s'en réjouit dans la lettre qu'il écrit à son frère, étudiant à Lausanne. Il lui précise que son action est aussi motivée par "une raison qu'il ne peut confier au papier". Ce qui est bien embarrassant pour l'historien.

C'est donc très clair, le promoteur de ces MO est le pasteur Jean-Louis Gibert, réorganisateur des Eglises réformées de Saintonge. Et dans son audace, il exhorte les autres communautés à agir de même, malgré la destruction de celles de Breuillet et Marennes.

Mais ensuite, qui a protégé les autres en Saintonge alors que la démolition a été effective en Poitou, Périgord et Cévennes ?

Qui a empêché leur destruction et protégé les huguenots de Saintonge ? Peut-on dire que c'est le maréchal de Sénectère ? Il a été nommé intendant de la Saintonge en 1750 pour défendre le littoral, devenu frontière avec l'Angleterre depuis que la guerre de 7 ans a commencé. Si on pouvait poser la question au Maréchal, il nierait les avoir protégés. Aux protestants de La Rochelle, qui se réorganisent et se réunissent en petit groupe, il leur dit qu'ils agissent bien et avec prudence contrairement à leurs coreligionnaires de Saintonge. Il sait que le roi ne veut pas de la publicité des temples. Ces MO sont donc inacceptables pour le roi.

Il a une attitude du même genre avec le pasteur Jarousseau dont le petit-fils Eugène Pelletan raconte que lorsque son grand-père informe le Maréchal de son intention d'installer une MO sur son domaine, celui-ci rétorque : je ne peux autoriser ce qui est interdit. Et s'il laisse Jarousseau agir, au nom de l'ordre, il le prévient que s'il dit qu'il a eu l'autorisation, alors il le fera emprisonner.

Une telle duplicité ou cette extrême prudence a une raison profonde qui tient au caractère affable de ce militaire de haut rang qui doit obéir au roi et faire régner l'ordre en ce temps de guerre. Pour le maréchal, la priorité des priorités est l'ordre. Or les huguenots, s'ils sont opiniâtres et osent contredire certains ordres du roi, sont aussi des gens d'ordre lorsqu'on les laisse tranquilles. Le Maréchal le sait et même apprécie l'ordre qui règne depuis que Jarousseau est là et il le lui a dit.

D'autre part, les biographes du Maréchal signalent qu'en ce 18ème siècle, il est sensible à la montée en puissance des idées des philosophes des lumières. Il est noté qu'il est l'ami de Voltaire qui, en 1763, publie son traité de la tolérance.

Inutile de chercher plus loin.  Les Maisons d'oraison sont connues, visitées et il est en même temps rappelé que leur utilisation est interdite. Mais elles ne sont pas systématiquement détruites en Saintonge.

Si quelques maisons d'oraison ont tout de même été détruites pour satisfaire les opposants les plus haineux, c'était une façon subtile de protéger les autres.

Enfin, dernier détail, lors de la guerre de 7 ans, le littoral est frontière avec l'Angleterre qui pratique le blocage du port de Rochefort en tentant de conquérir les îles d'Aix, Ré et Oléron. L'amirauté craint les désertions, car les marins sont au deux-tiers protestants, ce n'est donc pas le moment d'ennuyer les protestants pour les pousser à la désertion et l'exil. Or cela n'a pas eu lieu. A la fin de la guerre, dans son rapport à Versailles, le Maréchal louera leur loyauté et leur bravoure.

L'ensemble de ces faits épars montre bien qu'il a toléré et empêché la destruction de la plupart des MO, mis il ne faut pas citer son nom.

Ce patrimoine rural atout de même disparu à quelques exceptions près dont celle d'Avallon, village de la commune d'Arvert. Au temps de la liberté, elles sont devenues officieusement temples, avant d'obtenir la légalité en 1802 avec les articles organiques du Concordat. Au temps de la Restauration les municipalités n'ont pas voulu rendre en charge ses bâtiments vétustes et privés. Elles ont préféré construire un temple pu élégant et solide. La vétusté des MO a signé la fin de leur vie et les matériaux récupérés ont servi à la construction de temples, par exemple à La Tremblade et à Chaillevette.

Pour conclure, il est aujourd'hui difficile de repérer sur le terrain et avec certitude les MO parce qu'elles ont disparu. Ensuite il existe une confusion provoque par les raisons de vocabulaire. L'expression MO n'a pas satisfait les protestants et dans les minutes des synodes, il est écrit temples et non MO. Or, qu'on le veuille ou non, légalement il n'y a pas de temples en France entre1685 et 1812. Voici quelques exemples de la difficulté.

A Saint Georges de Didonne, la MO construite par Jarousseau sur les terres du Maréchal est devenue une maison d'habitation dont la municipalité a nommé l'impasse qui y mène : rue du vieux temple.

La situation est plus claire à Segonzac où le temple actuel inscrit à l'inventaire supplémentaire de monuments historiques est construit à côté de la MO qui fut détruite lors de la dédicace du temple. Son emplacement sert de parking.

Plus embarrassant, fut le cas du bâtiment de Maine Geoffroy sur la commune de Royan, car sur le linteau de sa porte d'entrée, il est magnifiquement gravé Maison d'oraison. Ce terme qui est obsolète et incompréhensible en ce 21ème siècle a été caché par Denis Vatinel, historien et pasteur en poste à Royan. Il a fait apposer une jolie plaque de marbre avec en lettres d'or : maison de prière qui cache le linteau de réemploi objet de confusion.

Un autre historien habitué des archives nationales, Nicolas Champ, a étudié le compte rendu relatif à la construction du bâtiment actuel et qui a bénéficié de l'apport du produit de la vente de la MO de Maine Geoffroy que le nouveau propriétaire n'a pas conservé. Actuellement il existe à Maine Geoffroy un temple où le culte est célébré chaque dimanche. C'est le plus ancien monument public de Royan après l'église Sint Pierre.

Ainsi aujourd'hui, aucune MO créées par Gibert ne sert au culte. Seules celles d'Avallon, Luzac et chez Piet (canton de Segonzac) sont un patrimoine visible et photographiable. Il existe aussi ici où là, un reste, telle une porte ou un escalier extérieur.

En résumé, les MO de Saintonge ont bel et bien été créées, à partir de 1755 par le pasteur du désert Jean-Louis Gibert pour servir à la célébration régulière du culte dominical dans le temps où les temples étaient interdits par la loi.

Malgré cette interdiction, elles ont été maintenues en Saintonge contrairement au reste du royaume de France. Ceci est dû à la volonté, soigneusement caché, de l'intendant de la Saintonge, le maréchal de Sénectère, acquis aux idées nouvelles des philosophes notamment en ce qui concerne la tolérance.

 

pour la MHPC - Robert Martel – septembre 2017

.nb : voir le cahier n° 18 de la MHPC article présentant es MO et leur recensement....

 

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